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Sophie, Julien et moi, roman

Ce roman n'est pas correct. Il raconte comment Julien, Sophie et Audrey se sont aimés toute leur vie.

Maintenant, ils sont sexagénaires, ou presque...
Soixante ans, c'est la saison des questions...

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Julien s’approche en silence, comme un chat désireux de surprendre deux tourterelles :

  • Eh bien, les filles ! Sur quel sujet hautement philosophique méditiez-vous ? L’amour ? La vie ? La mort ? C’est un peu tard pour l’amour, un peu tôt pour la mort… il reste la vie : on l’a traversée ensemble ; il nous reste un petit bout de chemin à parcourir : qu’allons-nous en faire ?

… c’est justement la question à laquelle j’essayais de répondre toute seule… maintenant on est trois, comme on a toujours été.

  • Oui, qu’allons-nous en faire ?
  • Je suis comme vous, les filles, j’y pense parfois, dit Julien qui portait beau la soixantaine. Une vie, c’est ce qu’on en fait. C’est ce que tu penses, n’est-ce pas, Audrey ? Je voudrais essayer de vous rassurer les filles : nos vies à nous ont été aussi remplies qu’elles pouvaient l’être. Sentimentalement, nous avons éprouvé tout ce qu’un humain peut ressentir :

le désir, le mépris, la suffisance, la colère, la peur, le courage, l’amitié, l’admiration, la jalousie… nous avons même eu notre période mystique, mais Dieu merci, nous avons découvert à temps qu’Il n’existait pas, je veux dire Dieu. Ce qui nous a poussé à faire le bien autour de nous sans compter sur Lui. Enfin, on a eu l’Amour. Je crois que nous avons su éviter la haine et réussi à enfouir notre jalousie au fond de nous…la haine et la jalousie, qui sont cousines et mauvaises conseillères. Mais je ne vous cacherai pas que j’avais toujours un pincement au cœur en voyant partir Audrey à Nice, Bordeaux ou Toulouse, ou en voyant Sophie faire les castings en vue d’avoir un second rôle dans un téléfilm à petit budget… j’avais peur des producteurs indélicats et des commandants de bord sans scrupule, ces chasseurs qui traquent le gibier jeune, joli et crédule…

Oui j’ai été jaloux mais vous ne l’avez jamais su, n’est-ce pas ?

  • Julien chéri, nous l’avons toujours su… nous aimions cette jalousie qui nous montrait que tu tenais à nous : une femme a constamment besoin d’être rassurée sur ces petits détails… malheureusement, maintenant, tu ne l'es plus…

Julien sourit :

  • Je n’ai plus de raison de l’être, Sophie ne court plus les castings, et toi tu ne voles plus.

Notre Julien, lorsqu’il avait 19 ans, parlait peu ; il courtisait les filles avec les clefs de la voiture de papa… aujourd’hui, après une petite carrière d’avocat consacrée au sauvetage des jeunes idiots, il est intarissable. La troisième guerre mondiale n’interromprait pas son discours. Il clouerait son caquet à Séraphin Lampion*. Il reprend :

  • Vous vous souvenez, je vous disais que j’aimerais ressembler à vos pères à leur âge.

Maintenant, leur âge, je l’ai. Et je ne veux plus.

Le corps vieillit, la caboche reste jeune, elle a vingt ans même à soixante : c’est son erreur… le cerveau ne vieillit pas, il rétrécit. Les neurones deviennent mous au lieu de croustiller, mais ils sont toujours là, c’est les mêmes… Ce qu’il aimait adolescent, le cerveau l’aime encore trente ans, quarante ans plus tard. Il ne devrait pas. Il devrait s’adapter. Évoluer. Aujourd’hui, je voudrais voyager avec vous comme à trente ans, vous faire l’amour comme à vingt ans, plaider comme à quarante. C’est trop tard. Je suis fatigué de la veuve et de l’orphelin, mes bottes de sept lieues sont usées, et l’amour… l’amour, c’est beau quand c’est beau ! Hélas, avec la jeunesse, tout fout le camp ; l’amour devient laid quand la chair devient flasque, et quand l’amour devient laid, il ne s’agit plus que de rut. Je hais la vulgarité dans cet acte, qui doit rester la première merveille du monde. Dans ces endroits que nous fréquentions parfois, si l’on ne tamise pas outrageusement les lumières, les femmes que j’aime ne veulent plus de moi… je dois me rendre à l’évidence, il y a deux catégories de filles, celles qui sont jeunes et jolies, et celles qui m’aiment bien ! Quand vous m’avez connu, c’étaient les mêmes. Aujourd’hui…

… il ne termine pas sa phrase, notre Julien. Il a le blues. Il a envie de dire « La chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres »… mais il ne le dit pas. Il n’a pas lu tous les livres…

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